Le Bal Masqué des Esprits éternels ou Le Masque – Chau Giang Pham & Le Quang Huy

A huit heures précise, je rentre chez moi, comme tous les jours. J’habite dans une villa au bord de la Seine que mes parents m’ont laissé après leur décès. Elle est bâtie comme un petit château de style roman, la construction intérieure est typiquement médiévale avec des lustres, des chandelles, des tableaux de peintures, des horloges anciennes partout et des escaliers en colimaçon. Je prends mon diner seul, comme d’habitude, le silence domine toute la salle à manger immense mais il ne me dérange guère, la solitude est devenue mon amie après toutes ces longues années. Trente ans sont passés et je ne suis toujours pas marié. J’ai rencontré des femmes ravissantes mais aucune d’elles ne me plût. Je n’ai jamais aimé personne de toute ma vie, la raison est peut-être parce que j’ai les yeux verts comme un proverbe l’a dit. On m’appelle un “Casanova” car on me trouve beau mais trop froid puisque je ne parle que très rarement. Mon attitude devint si calme depuis la mort de mes parent. Quinze ans sont passés et durant tout ce temps, personne n’a sonné à ma porte. Personne ne me parle à part mes collègues au travail. Je n’ai point d’amis.

Dans la solitude, je vis une vie qui ne peut pas être plus ordinaire, la même routine tous les jours: me réveiller le matin, aller au travail, déjeuner, rentrer à la maison, diner et aller au lit.

La vie n’est pas toujours comme on le souhaiterait. J’aurais bien aimé rester tel que j’étais, pourtant elle m’a réservé une autre surprise. Elle a bien voulu s’amuser avec mon destin en le bouleversant.

Un jour, alors que je m’installai confortable sur mon lit tout doux dans ma chambre à lire le journal, il plut des cordes, un orage s’abattit sur toute la ville. Le ciel devint obscur, entouré par le brouillard fait de milliers et de millions de petite gouttes de pluies qui tombaient lourdement et en touchant le sol, faisaient de bruits incessants. Soudainement, toute la lumière s’éteignit, je ne vis plus que l’éclair déchirant le ciel à travers la fenêtre. Il était minuit et pourtant, à ma plus grande stupéfaction, la sonnerie retentit.

Je rallumai toutes les chandelles et courus à la porte. On avait déposé sur le seuil une petite enveloppe raffinée en velours de couleur bordeaux. C’était une invitation à un bal masqué le vendredi 13 de ce mois à Montmartre dans la villa “Chat Noir”. Bien que cet évènement semblait étrange, il m’attira. Je dus avouer que jétais excité à l’idée de m’y rendre. Je décidai d’y aller. Ma curiosité était un vrai vilain défaut.

Le jour du bal, je décidai de porter un complet qui m’allait à merveille, fait d’un satin noir splendide, de chaussures noires d’un éclat brillant, d’un noeud magnifique, le tout accompagné d’un masque noir simple ressemblant à celui de Zorro. Mon costume était d’une élégance parfaite. J’étais vraiment très excité. Je me demandai bien ce qui allait se passer.

Avant de partir, je jetai un dernier coup d’oeil dans le miroir pour vérifier si mon noeud était bien attaché et si mes cheveux étaient bien coiffés avec du gel. J’ajoutai une rose rouge dans la poche de ma poitrine. Je me sentais comme un vrai gentilhomme.

J’arrivai à la villa à neuf heures du soir pile. Il ne faisait pas froid et pourtant je sentais un frisson au long de ma colonne vertébrale. Je ne savais pour quelle raison, je ressentais une émotion étrange, un peu comme la peur, un peu comme l’adrénaline. C’était comme-ci ma conscience m’avertissait. Mais ma curiosité avait pris le dessus. J’y entrai. La salle du bal donnait une impression mystérieuse: les voiles minces presque transparents se balançaient sur les bords des fenêtres, la lumière faible abordait la salle dans une ambiance dense et calme, le tout décoré par trois couleurs principales: rouge, noir et blanc. Même les invités étaient tous habillés de ces trois couleurs, comme par coïncidence. Ils avaient l’air un peu pâles, leurs silhouettes étaient réelles mais de temps en temps devenaient translucides durant une courte durée, ils ressemblaient à des fantômes. Pourtant ils étaient dotés d’une beauté inimaginable.

Le bal commença, tout le monde se mit à danser sur une musique ancienne, chacun avait son partenaire, à part moi. Je me promenai alors dans la salle à goûter aux plats succulants. Soudain, je vis une jeune demoiselle masquée qui était toute seule dans un coin. Je m’approchai d’elle, histoire de la connaître et d’avoir une compagnie pour ce bal. En l’approchant un peu plus, je restai interdit, bouche-bée à l’admirer. Elle était d’une beauté incroyable. On aurait dit une statue au lieu d’une vraie femme. Elle avait des cheveux noirs comme un ciel sans étoile, des lèvres rouges comme des cerises qui venaient juste d’être cueillies, une peau blanche comme de la neige éternelle. Je me demandai pourquoi personne ne l’avait invité à danser. On se parla, elle était très sympathique, c’était la première fois qu’on se rencontrait et pourtant j’avais l’impression de la connaître depuis toujours. Je pus même dire que jétais tombé éperdument amoureux d’elle. Mon coeur battait la chamade quand on dansait ensemble, ses mains dans les miennes, ses yeux me regardaient d’un air affectueux. Ils étaient d’une couleur de chocolat au lait. Je me sentis incapable de me séparer d’elle.

 

Avec elle, j’oubliai tout le reste. Je ne savais plus quelle heure il était, où on était. Elle était la femme de mes rêves, celle dont j’avais toujours cherchée.

Malheureusement, elle refusa de me dire son nom.

Quand la grande horloge sonna les trois coups de minuit, elle s’en alla. Je la suivis sur-le-champ. Pour une raison inconnue, je perdis ses traces tout à coup. Elle disparut… Sans dire un mot… Sans dire au revoir… Sans dire son prénom… Je descendis les escaliers lentement, le coeur lourd, désespéré de l’avoir perdue. Pendant que mes pensées erraient nulle part, un petit objet détourna mon attention. C’était un masque de couleur d’argent avec des dentelles noires, décoré élégamment. Sans hésitation, je sus que c’était son masque. Je le ramassai puis rentrai chez moi.

Je cachai le masque précieusement dans ma garde-robe, fermée à clé comme un trésor. Tous les jours, je le ressortais pour contempler sa perfection. Quand je le regardais, cette nuit inoubliable et cette demoiselle si mystérieuse revenaient en ma mémoire. Je souhaitai la revoir encore. Je n’arrêtais pas de penser à elle. J’oubliais de manger, je n’arrivais pas à dormir la nuit, parfois j’oubliais même de respirer pensant à elle. Mes rêves se remplissaient de son image, je ne voulais plus jamais me réveiller. Certaines nuits, j’avais même l’impression de la voir.

Elle était là, au pied de mon lit et elle me regardait. Je ne faisais plus de différence entre la réalité et le rêve. Tout était rempli d’elle. Je pouvais regarder dans ses yeux brillants d’étincelles, entendre sa voix aussi douce qu’un rossignol, sentir son odeur parfumée d’orchidée et toucher le tissu soyeux de sa toilette telle celui d’une déesse. Malheureusement, elle portait toujours le masque.

Comment était-ce possible? J’avais pourtant mis le masque dans l’armoire. Je m’en souvenais très bien. Quand l’aurore apparaissait, les premiers rayons de lumières pénétraient dans ma chambre, elle pâlissait de plus en plus et disparaissait comme si elle n’avait jamais été là. Je me levais et retrouvais par terre le masque bien que je l’avais mis dans un coffret dans l’armoire.

Avais-je une hallucination? Délirais-je? N’était-ce qu’un simple rêve? Mais pourquoi l’avais-je senti si vrai? Devenais-je fou?

Si ce n’était pas un rêve ni une hallucination alors que cela pouvait-il bien être? La réalité? C’était impossible. Comment pouvait-elle entrer chez moi comme ça? Ensuite y ressortir comme par magie? Comment le masque qui était enfermé à clé dans l’armoire pouvait en sortir?

Je me lançai à sa recherche mais en vain. Comment pourrais-je la retrouver si je ne connaissais même pas son nom? Je dépensai ma fortune de plus en plus pour des voyages, payer des détectives reconnus pour leur talent à sa recherche. Je ne voulais qu’une chose: la retrouver à tout prix.

Une idée me vint en tête: Et si je la cherchai à la villa “Chat Noir”?

J’y allai, tentant de la retrouver mais le bâtiment ne se trouvait pas là. Je demandai aux voisins alentours, ils me dirent qu’il n’y avait aucune villa de ce nom. Pourtant je m’en souvins qu’il y avait cette villa ici?

Soudain une tempête arriva, le crépuscule tomba aussitôt. Je courus rapidement sous un grand arbre pour me mettre à l’abris. Epuisé à force de courir partout à sa recherche, exaspéré à l’idée que la villa n’ait jamais existé, je m’asseyai au pied de l’arbre et inconsciemment tombai dans un sommeil profond.

Je la revis, elle était toujours aussi ravissante. Pourtant cette fois, ces yeux ne montraient plus cet air si affectueux mais à la place un air capricieux et froid:

“Tu veux me retrouver? Es-tu prêt à tout payer pour savoir où je vis?”

“Oui, ma belle. Tout ce que tu voudras.”

Comme par sortilège, je me sentai toujours attiré à elle, peu importe si elle semblait froide et sans émotion.

Elle me tendit un morceau de papier où elle avait écrit son adresse.

Je le pris et elle disparut encore une fois.

J’avais cru que c’était un rêve mais quand je me réveillai, le papier se trouvait toujours au creux de ma paume. Je suivis l’adresse, j’oubliai complètement que je devrais payer quelque chose en retour.

Quand je sonnais à sa porte, on me dit qu’elle était déjà morte depuis dix ans.

Comme si le ciel tombait sur ma tête, ce fut un si grand choc que je n’arrivai pas à remettre mes pensées dans l’ordre. Je marchai à pas lourds sous la pluie, épuisé et désespéré. Au bout d’un moment, mes genoux ne semblaient plus avoir de force, je tombai sur le sol glacé. Une douleur fatale envahit mon âme. J’eus très mal, comme si quelqu’un prenait mon coeur et le brisait en mille éclats. Des larmes chaudes coulèrent doucement sur mes joues et se mélangèrent à la froideur des gouttes de pluie. Mon souffle s’affaiblissait peu à peu. Je me sentais vulnérable. Le premier amour laisserait désormais des traces ineffaçables dans ma mémoire.

Quand je rentrai chez moi, j’eus l’urge de contempler son masque, comme pour apaiser à peine la douleur qui s’apprêtait à s’expandre à l’intérieur de mon corps. Je le cherchai dans tous les placards, armoires et même dans les coffrets mais en vain. Il ne se trouva nulle part dans la maison.

Le masque, de telle façon dont je ne sus guère, était disparu.

Je compris alors ce qui se passait, ce qu’elle avait voulu reprendre.

Plus aucun espoir, plus aucune doute… c’était elle qui l’avait pris. Le dernier souvenir d’elle s’était envolé sans laisser la moindre trace.

Depuis, je reste célibataire. Pour moi, aucune beauté ne puisse comparer à la sienne, me redonner la même impression. Peu importe comment j’ai mis du mal à m’efforcer à aimer quelqu’un d’autre. Je ne voyais qu’elle et toujours, je ne vois que d’elle. Je ne sais point si je l’ai vraiment rencontré mais elle semblait trop vraie pour être un rêve. Si elle n’était qu’un rêve, elle aurait pu être le plus beau fruit de mon imagination.

C’est ainsi que je ne cherche plus personne à la remplacer dans mon coeur où il n’y qu’une place réservée à elle. Je suis désormais seul, comme toujours.

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