Mon Amour – Bao Khanh Le Hoang & Benedicte Lemercier

La distance que j’ai toujours tenue envers les jeunes hommes de mon âge m’a donné une réputation de jeune fille sage et rationnelle. C’est ma fierté. Je ne m’en laisse pas conter, et je ne m’intéresse pas le moindre du monde aux amourettes. Et pourtant…

C’était une belle soirée de fin d’octobre. J’étais invitée à un bal, une réception ordinaire qui avait lieu chaque semaine chez une amie. Je n’y étais présentée que par politesse, pour soigner les relations de ma famille, mais j’aurais préféré une soirée devant la cheminée avec un bon livre. Je me tenais un peu à l’écart, saluant les invités avec un sourire et une petite révérence. Au fur et à mesure que le temps passait, je fus abordée par plusieurs hommes qui m’invitèrent à une danse. Ils me complimentèrent sur mon allure, mes bijoux, ma robe cramoisie qui contrastait fortement avec mes boucles dorées. Après plusieurs valses, je m’apprêtai à aller chercher une boisson quand quelque chose m’arrêta. Pivotant sur moi-même, mes yeux bleus croisèrent des iris gris d’acier. Un frisson me parcouru.

Devant moi se dressait un jeune homme, de un ou deux ans de plus que moi, à en juger par l’apparence. Il était brun, avec des cheveux en désordre, qui, au lieu de lui donner une image négative, lui apportait une touche de mystère. Il avait la peau pâle, extrêmement pâle, d’une couleur blanche anormal qui ressortait encore plus à cause de son complet noir en velvet. Pourtant, c’étaient ses yeux gris d’acier qui me captivaient le plus. C’étaient les yeux les plus froids que j’avais vus au monde. Il n’y avait pas d’émotions, pas d’éclat, rien. Sur ses lèvres minces était né un curieux petit sourire et je sus, à ce moment là, que j’étais éprise de lui. Il m’invita ensuite à danser, et j’acceptai avec plaisir. Nous dansâmes toute la nuit, parlâmes de tout comme si nous nous connaissions depuis longtemps et enfin, quand minuit sonna, nous nous séparâmes avec la promesse de nous revoir.

C’était un matin de novembre, sombre et nuageux, mais cela n’empêchait pas ma bonne humeur. J’avais reçu un petit mot, accompagné d’une belle rose rouge, venant de la part du jeune homme que j’avais rencontré le jour du bal. Il souhaitait me voir ce soir. Je bouillais d’excitation. J’avais hâte de le voir. Tout au long de la semaine, je n’arrêtai pas de penser à lui. Il revenait sans cesse dans mon esprit, me hantait avec ces yeux orageux. Je voulais revivre les moments de bonheur que j’avais vécus avec lui.

Tout de même, malgré ma joie et mon enthousiasme, je sentis un certain malaise, à peine présent, au creux de mon estomac. Je ne savais pourquoi. Peut-être parce qu’il voulait m’emmener avec lui pendant la nuit? Peut-être était-ce à cause du fait qu’il insistait que je ne doive pas prévenir mes parents et mes amis ? Peut-être était-ce parce qu’il voulait garder notre rapport secret ? Quelque chose clochait. Je ne savais quoi. J’essayai de voir la situation de son côté. Sans doute pensait-il que c’était encore trop tôt pour annoncer notre relation. Il ne souhaitait pas être jugé par la société qu’il fréquentait, et cela, je le comprenais bien. Il voulait peut-être me protéger des rumeurs. Il attendait peut-être le bon moment pour révéler notre relation. Oui, c’était sûrement cela, me répétai-je pour me rassurer.

Après m’être habillée soigneusement, j’attendis impatiemment et nerveusement son arrivée. Enfin, quand les derniers rayons de lumières s’éteignirent sur l’horizon, je le vis apparaître sous mon balcon. Comme s’il savait que j’étais là, il releva ses yeux, et croisa les miens. Un sourire glissa sur ses lèvres, et je le lui rendis. Tous mes doutes furent dissipés miraculeusement, et je ne me souvins plus de rien. Tout ce que je voulus à ce moment là était de sortir, le rejoindre et partir ensemble pour une nuit de merveille. Ce que je fis immédiatement. Je pris soin d’ouvrir la porte, puis la fermant doucement, priant qu’elle ne grinça pas, et je descendis sans bruit jusqu’à la grille. Je sortis, et lâchai un souffle que j’avais retenu sans m’être rendue compte.

Je passai une soirée merveilleuse. C’était comme si je vivais dans un conte de fées. Je me sentais comme une princesse aux bras de son Prince Charmant, qui la couvrait d’amour et de richesses inimaginables. J’étais comme enivrée, dans un état euphorique d’où je ne souhaitais jamais sortir. J’étais la fille la plus heureuse au monde.

Pourtant, ce soir-là, je ne pus dormir. Les scènes de la sortie se reproduisaient dans ma tête et je remarquai certaines petites étrangetés que j’avais négligées. La main, sa main que j’avais tenue était glacée dans ma paume chaude, comme du marbre. Ce n’était pas normal, personne ne pouvait être si froid. Son repas aussi m’inquiétait. Il mangeait à peine, et ne buvait que du vin. Quand il avait croisé mon regard inquisiteur, il avait apporté quelques bouts de viande à sa bouche avant de les laisser tomber quand j’avais détourné mes yeux. Avec ces pensées tourbillonnant dans mon cerveau, je tombai enfin dans un sommeil agité. Le lendemain, je n’avais plus aucun souvenir de ces réflexions.

Des semaines passèrent. Je continuai à le voir plusieurs soirs, et si nous nous ne le pouvions pas, c’étaient par des mots que nous échangions nos nouvelles. Je sortis sous d’innombrables prétextes, une fois chez une amie, une autre chez ma tante, une autre pour des achats et ainsi de suite. Je le fis sans aucune gêne. Inventer des excuses et des mensonges étaient maintenant extrêmement faciles, et je devins de plus en plus habile. Moi, qui étais si sage auparavant, je cachai les lettres après leur lecture et ses cadeaux dans un coffre sous le lit. Parfois, je sentais une vague de culpabilité s’emparer de moi, mais elle était vite oubliée lorsque je pensais à lui et à son beau visage.

Un jour, pourtant, un événement bouleversa mon quotidien. Je profitai d’une journée où je ne sortais pas avec mon Amour pour ranger le grenier dans l’espoir de retrouver quelques objets de mon enfance. Je tombai sur un tas de journaux, datant de deux siècles auparavant. Curieuse, je décidai d’y jeter un coup d’œil avant de m’en débarrasser. Je me figeai à la vue d’une reproduction exacte du jeune homme que je fréquentais ces derniers temps. C’était une illustration, accompagnée d’une petite annonce à droite, signalant la disparition de deux jeunes filles. J’étais pétrifiée, je tressaillis, un mauvais pressentiment me remplit à ce moment là. Je parcourus rapidement l’énoncé et je me sentis défaillir. Mon cœur commença à battre la chamade. Je ne pus retenir que ces mots de l’article, jeunes filles, blondes, familles riches, disparition pendant la nuit, dernièrement vu accompagnée d’un jeune homme inconnu. Sans peine, je déduisis que ce jeune homme était l’homme de l’illustration. Qui était en effet celui que j’appelais « mon Amour ».

Je ne sus plus quoi penser. Des idées tournoyèrent dans ma tête. Etait-ce vrai ? Pouvais-je me fier à l’article ? Etait-ce vraiment mon bien-aimé ? Etait-il la cause de la disparition de ces jeunes filles? Et la date, la date aussi ! Pourquoi apparaissait-il dans un journal de deux siècles auparavant, si ancien, alors que lui n’atteignait que la vingtaine ? Comment cela se faisait-il ? Ce ne devait pas être possible ! Je ne pouvais pas y croire ! Il s’agissait sûrement d’une plaisanterie. Ce n’était pas lui ! J’en étais sur. Mes yeux me jouaient un tour ! Voila ce qui se passait !

La malheureuse vérité était que, malgré le nombre de fois que j’avais fermé et rouvert mes yeux, l’article était toujours là, et « mon Amour » était bel et bien dans l’image.

Des nombreuses questions jaillirent de mon cerveau. Et si j’étais sa prochaine victime ? Et si c’était moi ? J’avais de curieuses ressemblances avec ces jeunes filles du passé. Je doutai que ce fut un hasard. J’avais, comme elles, les cheveux blonds, et je venais d’une famille riche.

Plusieurs signes vinrent à ma mémoire. Je me rappelai sa pâleur, ses mains froides, son repas. Je me rappelai des demandes précises concernant les visites nocturnes. L’avais-je vu le jour ? Non, je ne sortais avec lui que le soir, la nuit, quand le soleil dormait déjà tranquillement. Il me semblait aussi qu’il ne dormait jamais. Vers minuit, lors de nos rencontres, très souvent, je sentais mes paupières devenir lourdes, mais mon compagnon ne donnait jamais signe qu’il était fatigué. Ensuite, je me rappelai son souhait de garder notre relation dans le noir, de ne jamais mettre au courant ma famille. Je me rappelai de sa grande connaissance sur le monde, alors qu’il avait à peine vingt-cinq ans. Comment avait-il pu apprendre toutes ces langues, toutes ces matières ? Et sa beauté éclatante, tellement éblouissante, tellement parfaite, qu’on aurait pensé à celle d’un Dieu.

Qui était-il, en réalité ?

Lentement, je me levai et descendis dans ma chambre. Je m’allongeai, espérant que le sommeil me permettrait de trouver une solution pour m’échapper de cette situation pitoyable.

Le lendemain je me réveillai avec de terribles maux de tête. Les événements de la veille me revinrent et je blêmis. Je sentis la peur monter en moi et je n’eus qu’une seule envie : m’enfuir loin d’ici et ne plus jamais le revoir.

Je pris rapidement ma décision. Je m’éloignerai de lui pendant un certain temps, assez long pour qu’il s’en lasse et qu’il me laisse tranquille. Je couperai tout contact avec lui. Je dirai à ma famille que je partirai en voyage en dehors du pays, sous prétexte de me reposer. Sitôt dit, sitôt fait. Mes parents encouragèrent mon projet et ils me conseillèrent même de partir maintenant pour éviter les pluies et les neiges hivernales qui venaient.

Je n’eus qu’à préparer les malles. Je jetai tous les cadeaux qu’il m’avait offerts et les anciens journaux dans lesquels il figurait. Je brûlai les mots échangés et les robes que je portais pendant les soirées avec lui. Enfin, je pus partir sereinement.

Cela fait déjà six mois que je suis loin de ma ville. Je vis chez un de mes proches et je passe mon temps paisiblement à la bibliothèque, au théâtre, à faire des promenades dans le parc, à assister aux bals et aux réceptions. Je reste en contact avec ma famille et il me semble que personne n’est venu me chercher pendant mon absence. Les souvenirs au-delà de ces mois m’apparaissent vagues et flous et je suis rassurée que je ne le reverrai plus.

Aujourd’hui, une commémoration est en train d’avoir lieu et ma tante veut me présenter à un jeune homme qu’elle trouve charmant. Lorsque je descends, je crois le voir de dos et cette figure me parait étrangement familière….

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